Quand Marcher m’a Réconciliée avec Moi-même

Il y a des blessures que personne ne voit. Celles qui se cachent dans un miroir évité, dans une photo supprimée, dans cette manière de rentrer le ventre. Beaucoup de femmes vivent des années en conflit avec leur corps.

Et puis parfois, la vie impose un détour. Une rupture, un épuisement, un besoin de partir loin du bruit quotidien. Certaines choisissent le silence, d’autres la thérapie. Thaïs, a choisi de marcher.

Le chemin de Compostelle est souvent présenté comme une aventure spirituelle. Mais pour beaucoup, il devient surtout un voyage profondément intérieur. Kilomètre après kilomètre, les certitudes tombent, les masques aussi. Et le corps, longtemps jugé, redevient peu à peu un allié.

Dans ce témoignage, Thaïs raconte comment plusieurs centaines de kilomètres ont changé son regard sur elle-même… et l’ont aidée à faire la paix avec son corps.

« Je ne suis pas partie sur le chemin de Compostelle pour “me retrouver”. Franchement, ce genre de phrase me faisait lever les yeux au ciel. Je suis partie parce qu’à 38 ans, je ne supportais plus mon corps.

Pas dans le sens dramatique. Je vivais avec lui, voilà tout. Comme on vit avec quelqu’un qu’on critique constamment mais qu’on ne quitte jamais. Trop de ventre, pas assez de taille, les jambes lourdes, les bras mous, les photos supprimées avant même d’être regardées. Une fatigue permanente aussi. Et cette impression étrange d’être toujours “à côté” de moi-même.

Je venais de traverser une séparation compliquée. Mon ex m’avait quittée pour une femme plus jeune. Plus “fraîche”, selon ses propres mots. Ça m’avait détruite bien plus que je ne voulais l’admettre. Pendant des mois, j’ai regardé mon reflet comme un territoire abandonné.

Alors un matin, sur un coup de tête, j’ai réservé un billet pour le sud-ouest et acheté des chaussures de randonnée. Je ne savais même pas vraiment pourquoi Compostelle. Peut-être parce que tout le monde disait que ça changeait une vie. Peut-être parce que j’avais besoin de souffrir physiquement pour arrêter de souffrir mentalement. Ou peut-être simplement parce qu’au fond de moi, quelque chose savait déjà.

Les premiers jours ont été terribles. Mon sac était trop lourd. J’avais des ampoules aux pieds et je détestais chaque montée. Autour de moi, des femmes de 60 ans grimpaient les côtes avec une énergie insolente pendant que moi, plus jeune, je peinais à respirer. Et puis il y avait ce corps. Celui que je passais ma vie à cacher devenait soudain mon seul allié. Mes jambes me portaient. Mon dos résistait. Mes pieds avançaient malgré la douleur. Chaque jour, il accomplissait quelque chose d’incroyable et, pour la première fois, je cessais de lui demander d’être beau. Je lui demandais juste d’être là. C’est fou comme le regard change quand le corps devient un outil plutôt qu’une image.

Sur le chemin, personne ne cherchait à séduire. Les visages étaient rouges, les cheveux sales, les vêtements trempés de pluie ou de sueur. Et pourtant, je n’avais jamais trouvé les gens aussi beaux.

Je me souviens précisément du jour où quelque chose a basculé.

C’était après une étape difficile. Je m’étais arrêtée près d’un ruisseau pour enlever mes chaussures. Mes pieds étaient gonflés, mes mollets couverts de poussière. J’aurais dû me trouver horrible. Au lieu de ça, je me suis regardée avec une tendresse inattendue. Mon corps était fatigué, oui. Mais il me menait quelque part. Je crois que c’est la première fois de ma vie que je l’ai remercié.

Le chemin de Compostelle ne m’a pas transformée en femme parfaitement alignée avec elle-même. Je ne me réveille pas chaque matin en adorant mon reflet. Mais il a changé quelque chose de fondamental : je ne suis plus en guerre.

Aujourd’hui encore, quand je me critique trop durement, je repense à cette version de moi qui avançait sous le soleil avec son sac trop lourd et ses pieds abîmés. Cette femme-là était forte. Cette femme-là méritait déjà l’amour qu’elle cherchait partout ailleurs.

On parle souvent du chemin de Compostelle comme d’une aventure spirituelle. Pour moi, ça a été une réconciliation. Pas avec la femme que je voulais devenir. Avec celle que j’étais déjà. »

 


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